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07.04.15 - RWANDA/GÉNOCIDE - ANNIVERSAIRE DU GÉNOCIDE DES TUTSIS : LES RESCAPÉS REMERCIENT LEURS SAUVEURS

Kigali, 7 avril 2015 (FH)- « Ce que nous leur donnons, ce que nous faisons, est peu de chose au regard de leur geste d'humanité à l'égard des nôtres. C'est reconnaître qu'ils étaient et sont une étoile au milieu des ténèbres de la mort». Charles Habonimana, président du Groupe des anciens étudiants et élèves rescapés du génocide des Tutsis de 1994 au Rwanda(GAERG) parle d'une campagne en cours depuis un mois.

Pour cette 21 ième commémoration du génocide des leurs, des jeunes survivants, dont de nombreux étudiants, ont choisi de rendre hommage aux « Justes », des Hutus qui ont sauvé des Tutsis, parfois au péril de leur propre vie en 1994.
Ces Rwandais suivent ainsi l'exemple des rescapés de l'Holocauste. En effet, en  1953, la Knesset (le Parlement israélien), en même temps qu'elle créait le mémorial de Yad Vashem à Jérusalem consacré aux victimes de la Shoah, décida d'honorer « les Justes parmi les nations qui ont mis leur vie en danger pour sauver des Juifs ». Le titre de Juste est décerné au nom de l'État d'Israël par le mémorial de Yad Vashem. Il s'agit actuellement de la plus haute distinction honorifique délivrée par l'État d'Israël à des civils.
Le geste de ces courageux hutus en plein génocide constitue, selon la Commission rwandaise de lutte contre le génocide (CNLG), une preuve de plus que le génocide des Tutsis a bel et bien eu lieu. En effet, l'une des préoccupations centrales du Rwanda en cette 21 ième commémoration (kwibuka 21, en langue rwandaise) est « le négationnisme » qui se manifeste sous plusieurs formes, toujours selon la CNLG.
La campagne de reconnaissance menée par ces jeunes rescapés a été lancée début mars. A cette occasion, quelques jeunes étudiants sont descendus dans un village reculé du district de Kirehe, dans l'est du Rwanda, pour honorer l'héroïsme de la vieille Alvera Kankindi, à laquelle ils ont donné une génisse. Dans la culture rwandaise, il n'y a pas de présent plus précieux qu'une vache car cette dernière a toujours été considérée comme le signe d'une certaine prospérité.
« Cela me dépasse ! Ai- je mérité cette vache seulement en m'acquittant de mon devoir d'être humain ? Après tout, leur sang est rouge comme le mien », s'étonne la veille. Simple paysanne, sans instruction, elle a ouvert sa petite maison à des Tutsis en fuite, les a nourris avec son peu de moyens… Ses protégés auront la vie sauve. Arrivés trop tard sur les lieux, les poursuivants tueront, en représailles, le mari de Kankindi.
« 21 ans après le génocide, nous sommes adultes et en cette qualité, nous avons des responsabilités. C'est notre devoir de faire en sorte que l'héroïsme de ces gens soit reconnu », explique Habonimana.
Des dizaines de personnes ont été ainsi honorées depuis début mars. Là où les jeunes survivants n'ont pas donné de génisses, ils ont réparé des maisons.
En 2011, Ibuka (souviens-toi, en langue rwandaise), la principale organisation de survivants, a publié, au terme d'une étude, une liste de 265 personnes « justes ».
Selon cette étude, les personnes  les moins instruites ont le plus participé aux actes de sauvetage des Tutsis menacés pendant le génocide. En effet, sur ces 265 personnes recensées, 74 % étaient de simples paysans qui vivaient de l'agriculture traditionnelle et dont certains n'avaient même pas fait l'école primaire. Par ailleurs, 85.4%  sont des hommes contre 14.6 % de femmes.
Dans l'actuel district de Muhanga, dans la Province du Sud, un petit maçon, Frodouald Karuhije, est parvenu à  sauver 14 Tutsis, dont certains qu'il ne connaissait même pas.
Dans le même district, une vieille femme qui soignait des gens avec des feuilles et des racines d'arbres, Sula Karuhimbi, a sauvé une centaine de personnes.
L'étude mentionne aussi le cas de Joséphine Dusabimana, une paysanne de Kibuye (ouest), qui, contre la volonté de son mari, a évacué une dizaine de Tutsis vers l'ex-Zaïre. Elle a dû ramer de longues heures pendant la nuit sur le lac Kivu.
Sans oublier le caporal Silas Ntamfurigirishyari qui, à la faveur de trêves dans les combats avec les rebelles du Front patriotique rwandais (FPR), a aidé plusieurs Tutsis de la région du Bugesera à se réfugier au Burundi voisin.
Selon la Commission nationale de lutte contre le génocide (CNLG) et le GAERG, la campagne de reconnaissance des « justes » doit continuer pendant et après la période de commémoration. « Si, dans chaque village du pays, un seul hutu avait eu le cœur d'en faire autant et sauver au moins cinq tutsis, le drame aurait eu une face moins cruelle », expliquent les deux institutions.
Comme chaque année depuis 1995, une semaine de deuil national va être observée jusqu'au 13 avril sur tout le territoire rwandais.
La semaine sera officiellement ouverte mardi à midi à Kigali par un discours du président Paul Kagame.
SRE/ER